Les trois brasseries
Wargnies-le-Grand a connu au moins trois brasseries successives, couvrant une période de plus de deux siècles.
La plus ancienne est la brasserie du Cronique, attestée dès 1720 et considérée comme la première établie dans le village. Elle occupe une place durable dans la mémoire locale, au point que son nom reste associé à une rue du village. La deuxième brasserie, située rue de l’Église, est mentionnée pour la première fois en 1747 : en plein centre du village, elle dessert la population locale et les passages sur la route du Quesnoy. La troisième, la brasserie de la ferme de la Geniette, date de 1872 : plus tardive, elle illustre le dynamisme brassicole du village à l’époque de la sucrerie.
Après la Première Guerre mondiale, les activités brassicoles reprennent en partie : Picry Paul relance la brasserie du Cronique, et Paradis Léon reprend l’exploitation de la brasserie qui avait occupé la rue de l’Église. Ces reprises d’après-guerre restent cependant modestes par rapport à l’âge d’or du XIXᵉ siècle.
Les briqueteries
Jusqu’au début du XXᵉ siècle, deux briqueteries exploitent les ressources argileuses du sous-sol wargnisien. La monographie de l’instituteur Dumont (1904) précise que la couche de limon argileux rougeâtre, épaisse de 0,75 mètre, est « propre à la fabrication de briques » — ce que les artisans locaux avaient compris bien avant les géologues.
La première briqueterie est établie chemin de Villers-Pol, exploitée par la famille Lernoud-Dame. La seconde se trouve chemin de la Boiscrete, sous la conduite de la famille Dame-Depret. Les deux établissements cessent leur activité au même moment : les dernières briques sont enlevées au début de 1925, mettant fin à une industrie traditionnelle qui avait longtemps contribué à l’approvisionnement en matériaux de construction du village et des communes voisines.
L’usine Turlur-Busin (1919)
Fondée en 1919 par Alexandre Busin, l’usine de laine s’installe près de la gare, dans des bâtiments achetés à M. Broquet qui provenaient du château de la Colinière. L’activité repose sur le nettoyage, le lavage et le carbonisage des laines et déchets — traitement des matières premières brutes avant leur transformation en filature.
L’établissement est raccordé au réseau de la S.N.C.F., ce qui facilite l’approvisionnement en matières premières et l’expédition des produits traités. Il est également relié téléphoniquement à Jenlain sous le numéro 2 — preuve de son importance commerciale dans la région.
Après le mariage de Mademoiselle Busin, l’entreprise prend le nom de Turlur-Busin, sous lequel elle poursuit son activité dans les décennies suivantes.
Le moulin du seigneur
Entre le territoire de Wargnies et celui de Bry existait autrefois un moulin du seigneur, lié au droit de banalité : les habitants étaient tenus d’y faire moudre leur grain moyennant redevance. Ce moulin tomba en ruines vers 1765, à la fin de l’Ancien Régime.
Il fut remplacé par un moulin à eau, établi par le Sieur Louis-Joseph Montay. Cette succession — moulin seigneurial en ruine remplacé par une entreprise privée — reflète l’évolution des rapports économiques à la veille de la Révolution, où l’initiative individuelle commence à suppléer les structures féodales défaillantes.
Le tordoir à vent — une rareté régionale
Au cadastre de 1827 (section C n° 246-248, lieu-dit « Champ du Tordoir »), le maire Pierre-Omer Dervaux (né en 1782) possède un moulin à vent à huile — un tordoir. Ce type d’équipement, qui pressait les graines oléagineuses (colza, navette, lin) pour en extraire l’huile, était très rare dans la région : un seul autre cas est attesté à Rousies en 1734.
Le tordoir passa successivement à Auguste Lustrement (1850), Cyrille Moneuse (1861), puis Jean-Baptiste Lecasse et Angélique Allard (achat le 9 juillet 1862). Il fut mis en vente par le journal L’Observateur en avril 1863 puis en février 1891, signe d’un déclin progressif. Le moulin disparaît du cadastre en 1897, témoignage de la concurrence écrasante des huileries industrielles à la fin du XIXᵉ siècle.
Une trentaine d’estaminets
L’entre-deux-guerres est l’âge d’or des estaminets wargnisiens. On en dénombre alors environ trente : sur la Route Nationale, la rue de l’Église, la Place, la rue de la Gare, la rue du Chronique — presque chaque artère principale du village en compte plusieurs.
Ces cafés sont bien plus que de simples débits de boisson : ils sont les lieux de la vie sociale villageoise, où se négocient les marchés, où se retrouvent les équipes de jeu de balle, où se discutent les affaires communales. La densité de ces établissements témoigne d’une population laborieuse mais animée, qui valorise les moments de convivialité collective.
La contraction économique du XXᵉ siècle — fermeture de la sucrerie, exode rural, guerres — a radicalement réduit ce réseau. En 2000, il ne reste plus qu’un seul estaminet dans le village.
L’artisanat textile disparu
Avant la mécanisation, le textile domestique occupait une place considérable dans l’économie villageoise. La liste des métiers disparus est longue : tisserands, cardeurs, peigneurs de laine, marchands de fils, mulquiers, manufacturiers de bas, fileuses. Chaque foyer participait à cette chaîne de production artisanale.
On filait d’abord le lin, dont la finesse et la solidité des fils étaient réputées, pour fabriquer toiles et batistes. On filait également la laine pour produire la cazée et la serge, étoffes de laine grossière typiques du Hainaut rural.
L’avènement des machines a fait disparaître toutes ces professions en l’espace de quelques décennies, transformant radicalement la structure économique du village et concentrant le travail industriel dans les quelques grandes unités (sucrerie, usine Busin) qui ont émergé au XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle.
Les artisans à travers les âges
Le tissu artisanal villageois a varié considérablement au fil des deux derniers siècles, suivant les transformations économiques générales :
- En 1800 : 2 ateliers de charronnage, 2 bourliers, 3 cordonniers, 1 boucherie, 2 boulangeries — un artisanat villageois classique destiné à l’autosuffisance locale.
- En 1858 : charrons, charpentiers, forgerons, maçons (2,50 fr la journée), menuisiers et serruriers (3 francs) — niveau de salaire qui croît avec la prospérité de l’ère industrielle.
- Après 1918 : apparition des cycles Delvallée Pierre et cycles Richez (réparation et vente de bicyclettes — symbole de la mobilité moderne), épiceries multiples, quincailleries, boulangeries.
Cette dernière vague — les cycles, les épiceries — marque l’entrée du village dans l’économie de consommation du XXᵉ siècle, tout en maintenant l’ancrage artisanal local. Les noms Delvallée et Richez témoignent que l’esprit d’entreprise wargnisien a su s’adapter aux nouveaux besoins, depuis le marechal-ferrant traditionnel jusqu’au mécanicien-vélociste de l’entre-deux-guerres.
L’artisanat survivant en 1900
Si le textile artisanal a disparu, d’autres métiers se maintiennent encore à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle, desservant les besoins de la communauté agricole et villageoise. On trouve encore à Wargnies des charrons (réparation des roues et voitures agricoles), des charpentiers, des forgerons (ferrage des chevaux et outillage agricole), des maçons, des menuisiers, des cordonniers et des boulangers.
Ces artisans forment l’ossature de la vie économique locale, indispensables à l’entretien des exploitations agricoles et au fonctionnement quotidien du village, mais leur nombre tend à diminuer à mesure que la mécanisation et la spécialisation s’étendent.
Culture des fraises (années 1930)
Dans les années 1930, Wargnies-le-Grand acquiert une réputation dépassant les limites du canton grâce à sa culture des fraises. Le pionnier de cette activité est Léon Mirland, qui consacre cinq hectares à la production fraisière — une superficie notable pour l’époque.
D’autres producteurs lui emboîtent le pas : Fromont Noé (un hectare), Lernoud Fernand, Danhiez Ernest et Danhiez Étienne, ainsi que Busignies Albert. Ensemble, ces cultivateurs font de Wargnies une référence régionale pour la fraise, diversifiant ainsi une agriculture dominée par la betterave sucrière et les céréales.
Sources : O. Dumont, instituteur, Monographie de la Commune (1904) ; Pierre Busignies, Monographie (1986).