En 1904, l’instituteur O. Dumont publie chez J. Delbreuwe à Le Quesnoy une Monographie de la Commune de soixante-trois pages. Ce document est une source primaire exceptionnelle sur la vie agricole et économique de Wargnies-le-Grand à la charnière des XIXᵉ et XXᵉ siècles. Sa précision — tableaux de surfaces, rendements, machines, salaires et prix des terres — en fait un témoignage irremplaçable sur la campagne hainuyère avant la Grande Guerre.
Assolement triennal
L’agriculture wargnisienne repose sur le classique assolement triennal du Hainaut, qui divise les terres en trois soles rotation sur trois ans :
- 1ʳᵉ année — plantes sarclées : betteraves sucrières et fourragères, pommes de terre, carottes. Cette sole est la plus exigeante en travail du sol et en fumure.
- 2ᵉ année — céréales : blé d’hiver, orge, seigle, avoine. Le blé est la culture de prestige, vendu sur les marchés du Quesnoy et de Valenciennes.
- 3ᵉ année — légumineuses fourragères : luzerne, trèfle, vesce, sainfoin, féverole. Cette sole permet de restituer l’azote au sol et fournit le fourrage pour l’élevage chevalin et bovin.
Ce système, éprouvé depuis des siècles, assure l’équilibre entre production végétale et production animale, et préserve la fertilité des sols argileux de la commune.
Amélioration du sol
En complément de l’assolement, les agriculteurs wargnisiens pratiquent trois types d’amendement du sol.
Le chaulage est appliqué à raison de cinquante hectolitres de chaux par hectare tous les neuf ans. Cette pratique neutralise l’acidité des terres argileuses et améliore la structure du sol.
Les écumes de défécation — sous-produit de la sucrerie locale — sont épandues à raison de douze à quinze tonnes par hectare. Ce recyclage des résidus industriels en amendement agricole illustre l’interdépendance étroite entre la sucrerie et l’agriculture wargnisienne.
Enfin, environ quarante-trois hectares ont été drainés, ce qui témoigne d’un effort d’investissement notable dans l’amélioration foncière.
Surfaces cultivées (1904)
En 1904, la répartition des cultures sur le territoire communal reflète la prédominance de la betterave sucrière, qui mobilise autant de surface que le blé d’hiver :
| Culture | Surface | Rendement/ha | Total |
|---|---|---|---|
| Blé d’hiver | 150 ha | 21 hl | 3.150 hl |
| Avoine | 70 ha | 30 hl | 2.100 hl |
| Pommes de terre | 20 ha | 70 hl | 1.400 hl |
| Betteraves à sucre | 150 ha | 320 hl | 48.000 hl |
| Trèfle | 20 ha | 80 hl | 1.600 hl |
| Luzerne | 15 ha | 85 hl | 1.275 hl |
| Prés naturels | 61 ha | 52 hl | 3.172 hl |
La betterave à sucre domine en volume absolu (48 000 hl) grâce à son rendement considérable. Sa fermeture en 1902 a déjà réduit les surfaces consacrées à cette culture par rapport à l’apogée des années 1890.
Évolution des machines agricoles (1882-1902)
La monographie de Dumont permet de mesurer la mécanisation progressive de l’agriculture wargnisienne sur vingt ans. Le tableau ci-dessous révèle une tendance nette : les machines à battre à vapeur remplacent celles à traction animale, tandis que les outils de traitement des récoltes (coupe-racines, hache-paille, concasseurs) se multiplient :
| Équipement | 1882 | 1892 | 1902 |
|---|---|---|---|
| Charrues simples | 20 | 25 | 35 |
| Polysocs | 4 | 4 | 4 |
| Houes à cheval | 50 | 12 | 22 |
| Machines à battre (chevaux) | 10 | 6 | 5 |
| Machines à battre (vapeur) | - | 8 | 12 |
| Herses diverses | 31 | 35 | 45 |
| Rouleaux | 31 | 35 | 46 |
| Coupe-Racines | 8 | 27 | 43 |
| Hache-paille | 9 | 18 | 33 |
| Concasseurs | - | 1 | 4 |
La transition des machines à battre de la traction chevaline (10 unités en 1882, 5 en 1902) vers la vapeur (0 en 1882, 12 en 1902) est l’évolution la plus significative de cette période : elle marque l’entrée de l’agriculture wargnisienne dans l’ère industrielle.
Animaux domestiques
Chevaux — La race dominante est la race flamande et boulonnaise, réputée pour sa robustesse et son endurance au travail. Chaque cheval est étrillé et bouchonné au moins une fois par jour, et travaille environ dix heures quotidiennement. La population chevaline a suivi une trajectoire légèrement déclinante : 144 bêtes en 1857, 133 en 1862, 126 en 1873, 149 en 1882 (pic), 122 en 1892, 114 en 1902. Chaque exploitation possède au moins trois à quatre poulains.
Bovins — Les bovins sont employés aux labours et aux charrois, en complément des chevaux. Ils pâturent d’avril à octobre, période où les prairies naturelles et les luzernières leur fournissent l’essentiel de leur alimentation. L’élevage des jeunes bovins produit « d’excellents produits », selon Dumont.
Porcs, lapins et basse-cour — Les porcs sont nourris au petit-lait, aux pommes de terre, à l’orge et au seigle. Chaque ménage wargnisien élève des lapins. La basse-cour est présente dans toutes les fermes.
Apiculture et gibier — L’apiculture est « peu en honneur » à Wargnies : on ne compte qu’une trentaine de ruches dans toute la commune. Le gibier est en revanche abondant : lièvre, lapin, faisan, perdrix, grive, caille, alouette, merle, râle, vanneau peuplent les campagnes. Le pigeon-voyageur fait son apparition vers 1900-1902, témoignage d’une mode nouvelle qui gagne les villages du Hainaut.
Salaires journaliers (1825-1902)
La monographie de Dumont offre une série historique des salaires agricoles sur près de quatre-vingts ans, permettant de mesurer l’amélioration progressive des conditions de rémunération :
| Année | Hommes (journée) | Femmes | Enfants |
|---|---|---|---|
| 1825 | 0,90fr (hiver) - 1,25fr (été) | 0,75fr - 1fr | 0,40fr |
| 1830 | 1,25fr | - | - |
| 1850 | 1,50fr | - | - |
| 1860 | 2fr | - | - |
| 1875 | 2,25fr | - | - |
| 1902 | 2,50fr | - | - |
Entre 1825 et 1902, le salaire journalier masculin en été a presque doublé, passant de 1,25 fr à 2,50 fr — une augmentation réelle, compte tenu d’une inflation modérée sur la période.
Les salaires des gens de métier ont connu une progression encore plus marquée entre 1858 et 1902 : maçons (2,50 fr → 4 fr), charpentiers (2,50 fr → 3,75 fr), menuisiers (3 fr → 4,50 fr), serruriers (3 fr → 4,75 fr), forgerons (2,50 fr → 3,75 fr), charrons (2,50 fr → 4 fr). Cette hausse traduit à la fois la qualification croissante exigée et la concurrence avec les emplois industriels de la sucrerie.
Prix des terres (1820-1900)
Sur l’ensemble du XIXᵉ siècle, la valeur des terres agricoles wargnisiennes a sensiblement augmenté, reflétant la pression foncière liée à l’essor de l’agriculture commerciale :
| Type | 1820 | 1840 | 1860 | 1880 | 1900 |
|---|---|---|---|---|---|
| Terres labourables 1e classe | 1200fr | 1350fr | 1500fr | 1700fr | 1700fr |
| Pâtures plantées | 1500fr | 1700fr | - | 2100fr | 2500fr |
| Prés sans arbres | 1000fr | - | 1300fr | 1200fr | 1800fr |
La stagnation du prix des terres labourables de première classe entre 1880 et 1900 (1 700 fr dans les deux cas) coïncide avec les difficultés agricoles de la « Grande Dépression » des années 1880-1890, qui touche l’ensemble de l’agriculture européenne. En revanche, les pâtures plantées continuent leur hausse, passant de 1 500 fr à 2 500 fr en quatre-vingts ans.
Constructions rurales
Les exploitations agricoles de Wargnies-le-Grand obéissent à un plan quasi uniforme, décrit avec précision par Dumont. Les bâtiments forment un carré, au centre duquel se trouve la cour. L’habitation du fermier occupe le rez-de-chaussée, tourné vers le sud pour bénéficier de l’ensoleillement maximum. Sous l’habitation, une cave vaste et bien aérée sert à la fois de réserve à provisions et de laiterie.
Les murailles sont régulièrement blanchies au lait de chaux, au moins une fois par an. Le grenier est carrelé pour faciliter la conservation des graines. Les dépendances comprennent étables, écuries, porcherie et poulaillers, voûtés en briques. La cour est dominée par la plate-forme au fumier centrale, élément essentiel de la gestion des effluents agricoles.
Géologie en quatre couches
Le sous-sol de Wargnies-le-Grand, tel que le décrit Dumont en 1904, se compose de quatre couches successives :
- Limon argileux rougeâtre (0,75 mètre d’épaisseur) — propre à la fabrication de briques, comme l’exploitaient les deux briqueteries de la commune.
- Craie grise — couche intermédiaire peu exploitable.
- Craie à silex cornus (environ 2 mètres d’épaisseur) — dont les silex taillés, traces néolithiques, ont été retrouvés en surface.
- Marlette verdâtre (à environ 8 mètres de profondeur) — utilisée localement comme combustible de chauffage.
Cette stratigraphie explique à la fois la vocation briquetière du village (couche 1), sa géologie caractéristique du Hainaut crayeux (couches 2 et 3) et les ressources énergétiques modestes dont disposaient les habitants avant l’arrivée du charbon.
Source : O. Dumont, instituteur, Monographie de la Commune (1904), 63 pages, J. Delbreuwe à Le Quesnoy.