Localisation et architecture

Le château des sires de Wargny s’élevait à l’angle de la rue de l’Église et de la rue du Masil, en position dominante sur la vallée de l’Aunelle. Ce choix topographique n’est pas fortuit : la maîtrise du fond de vallée et du passage de la rivière conférait à l’édifice un rôle de contrôle stratégique sur les communications locales. La position en hauteur permettait également une surveillance étendue du territoire seigneurial.

L’originalité architecturale du château tient à ses matériaux : les murailles sont bâties en grès, roche solide caractéristique du sous-sol hainuyer, avec une épaisseur dépassant le mètre. Cette robustesse explique que des vestiges soient encore visibles au début du XXᵉ siècle, plus de cinq cents ans après l’incendie qui ruina l’édifice. La monographie de 1904 signale expressément ces ruines, témoins lapidaires de la puissance des sires qui commandèrent ici pendant plus de deux siècles.

On estime la fondation du château au XIᵉ siècle, dans le contexte de la mise en place des seigneuries du comté de Hainaut. L’édifice constitua le siège de la seigneurie et le centre de la vie politique locale jusqu’à sa destruction en 1340.

L’acte de 1193

Un document exceptionnel, conservé aux Archives départementales, atteste l’ancienneté du site. Datant de 1193, cet acte mentionne qu’une chapelle avait existé à l’intérieur ou à proximité immédiate du château, et qu’elle fut supprimée puis remplacée par une église paroissiale. Cette information éclaire les origines religieuses de la paroisse de Wargnies-le-Grand : la vie liturgique du village ne s’est pas construite indépendamment du pouvoir seigneurial, mais en relation directe avec lui, la chapelle castrale ayant précédé et préfiguré l’église paroissiale.

Ce document de 1193 est l’une des sources écrites les plus anciennes relatives à Wargnies-le-Grand, aux côtés des confirmations pontificales du XIIᵉ siècle concernant les droits du monastère de Maroilles sur le village.

Les sires de Wargny

Quatre sires sont connus par leurs actes. Le premier mentionné est Gautier, dit aussi Wautier, de Wargny, que l’on trouve en 1181. Cette année-là, il participe à la troisième croisade aux côtés de Richard Cœur de Lion et, avant de prendre la route de la Terre Sainte, fait une donation à l’abbaye de Saint-Amand, assurant ainsi la prière des moines pour la durée de l’expédition. Ce geste, conforme aux usages de la chevalerie féodale, témoigne d’une piété sincère autant que d’une prudence pratique face aux aléas du pèlerinage armé.

Hugues de Wargny apparaît dans les sources en 1263, puis Mathieu en 1302. Ces mentions, brèves mais significatives, indiquent la continuité de la famille sur plus d’un siècle. Robert de Wargny est le dernier sire que l’on voit agir en 1340, année tragique pour le village : il combat aux côtés de Gérard de Werchin, sénéchal du Hainaut, avec le cri de guerre « Hainaut au Seneschal ! ». Guillaume de Wargny (1291-1371) recouvre partiellement la même période, et l’on connaît également ses armoiries : Argent à trois hures de sangliers de sable brochées ou défendues d’argent, figure héraldique forte qui évoque une famille de chasseurs et de guerriers.

L’incendie de 1340

En 1340, l’armée française — placée sous l’autorité du duc de Normandie, futur Jean II le Bon — et forte de 14 000 hommes, conduite sur le terrain par le duc d’Athènes et le connétable Raoul, comte d’Eu, s’avance vers Le Quesnoy. Après avoir essuyé un refus, elle incendie plusieurs villages des environs. Wargnies-le-Grand devint la proie des flammes, dévasté par une soldatesque grossière et indisciplinée. Robert de Wargny, aux côtés de Gérard de Werchin avec 780 hommes, sortit du Quesnoy au cri de « Hainaut au Seneschal ! » pour repousser les Français.

Cet événement met fin à plusieurs siècles de présence de la maison de Wargny comme puissance locale. La seigneurie ne disparaît pas pour autant : elle passe successivement aux maisons de Nouvelles (XVᵉ siècle), de Montigny (XVIᵉ siècle) et d’Anneux (XVIIᵉ-XVIIIᵉ siècle), mais ces nouvelles familles ne relèveront pas le château.

La destruction de 1340 marque ainsi une rupture dans la topographie du village : le centre de gravité du pouvoir seigneurial se déplace, et le site du château devient progressivement un simple lieu de mémoire, dont les ruines persistent sans être entretenues.

Les oubliettes

Reconverti en ferme après les guerres de Louis XIV, le château conserve un vestige rare datant probablement du XIIᵉ siècle : six petites cellules d’à peine plus de 1,50 m de hauteur, groupées deux par deux sur trois niveaux, à plafond voûté, où sont encore visibles des anneaux d’emprisonnement scellés dans la pierre. Plus que des oubliettes au sens littéraire — ces espaces témoignent du caractère défensif et carcéral de la forteresse médiévale, où l’on pouvait enfermer prisonniers de droit commun et adversaires politiques de la maison seigneuriale.

L’existence de ces cellules carcérales, longtemps ignorée du grand public, donne au château un visage moins romantique que celui des seigneurs croisés : derrière la haute justice exercée par les sires de Wargny, il y avait des espaces concrets de détention, sombres et bas de plafond, où s’exerçait un pouvoir judiciaire qui pouvait disposer de la vie des hommes.

Postérité

Le château en ruine ne disparaît pas totalement de la mémoire locale. Les murs de grès, trop épais pour être commodément réemployés, restent partiellement debout jusqu’à l’époque contemporaine. Ils constituent un repère dans le paysage du village et une archive involontaire de la puissance médiévale des sires de Wargny.

Sur le plan institutionnel, la seigneurie survit au château. Les droits féodaux — terrage, feuage, four à ban, droit de kambage sur les brassins de bière, haute justice — continuent d’être exercés par les seigneurs successifs jusqu’à l’abolition des droits féodaux par la loi du 28 septembre 1790. Pour la description complète de ce régime seigneurial et de son évolution jusqu’à la Révolution, le lecteur est renvoyé à l’article consacré au régime seigneurial de Wargnies-le-Grand.


Sources : Claude Dagostino, « Petite Histoire de Wargnies-le-Grand — Édition du 3ᵉ Millénaire » (2000) ; O. Dumont, instituteur, monographie de la commune (1904).