Avant la guerre
Robert Lelong appartient à la classe 24 — celle des hommes nés en 1916, qui ont vingt-cinq ans lorsque la guerre les rattrape. Avant la mobilisation, il travaille comme vendeur chez Mascaux, à Valenciennes, une vie ordinaire dans une ville industrielle du Nord à quelques kilomètres de son village.
Il avait fini son service militaire fin 1937 au 162ᵉ régiment d’infanterie de forteresse — une unité distincte du 54ᵉ qui le mobilisera deux ans plus tard. Cette première expérience de la vie de garnison dans les ouvrages fortifiés du Nord lui sera précieuse lorsque la guerre éclatera. Rien dans ce parcours tranquille ne préfigure les cinq années qui l’attendent : la forteresse, les bombardements, la marche forcée, les camps de Pologne, et finalement le long retour.
Mobilisation et combats
Robert Lelong est mobilisé au 54ᵉ régiment d’infanterie de forteresse, l’une des unités spécialisées dans la défense des ouvrages fortifiés du Nord. Il est ensuite versé dans la 106ᵉ C.E.O. (Compagnie d’Équipage d’Ouvrage), la compagnie qui tient le Petit Ouvrage d’Eth, à la périphérie de Wargnies-le-Grand.
Le 25 août 1939, il est voilé — c’est-à-dire confiné aux positions — au fort de Jenlain. Les semaines d’attente dans les souterrains de béton du fortin précèdent l’offensive. Le 10 mai 1940, l’attaque allemande commence. Pendant trois jours de bombardements terribles, la garnison subit les assauts répétés de l’artillerie et de l’aviation ennemies. L’ouvrage tient, mais au prix d’une tension nerveuse extrême et de conditions de vie éprouvantes sous les obus.
Le 26 mai 1940, après dix-huit jours de résistance totale, le Petit Ouvrage d’Eth rend les armes. Robert Lelong fait partie des prisonniers.
Le parcours de captivité
De la reddition jusqu’au camp définitif, le parcours emprunte cinq étapes successives, chacune marquée par la fatigue, la faim et l’incertitude :
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Le Cateau — Première étape à pied après la reddition. Une marche forcée depuis les environs de l’ouvrage jusqu’à cette ville du Cambrésis, sans ravitaillement organisé, sous la garde de soldats allemands.
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Cambrai — Regroupement des prisonniers. Les différents contingents capturés dans le secteur sont rassemblés avant d’être acheminés vers l’Est.
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Caillon-sur-Sambre — Un camp provisoire le long du canal, dans des conditions rudimentaires. Les prisonniers attendent leur affectation définitive dans les stalags d’Allemagne ou de Pologne.
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Stalag II B, Pologne — Robert Lelong arrive au Stalag II B le 6 juin 1940, soit onze jours après la reddition de l’ouvrage. Ce stalag, situé en Poméranie polonaise, regroupe des milliers de prisonniers de guerre français.
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Hammerstein — Une fabrique de papier où plus de cinq cents prisonniers sont affectés au travail forcé. Les journées s’étendent de 6 heures à 18 heures, sans interruption. La cadence épuisante du travail en usine rythme les années de captivité.
La libération (janvier-avril 1945)
Après près de cinq ans de captivité, la libération arrive par l’Est. En janvier 1945, les troupes soviétiques atteignent les régions de Poméranie, mettant en déroute les défenses allemandes et libérant les camps de prisonniers sur leur passage.
Le 23 mars 1945, Robert Lelong se trouve à Godenheim, près de Danzig — il suit vraisemblablement les marches d’évacuation imposées par les Allemands fuyant l’avancée soviétique. Le 11 avril 1945, les troupes britanniques arrivent à leur tour dans le secteur.
Le 26 mai 1945 — exactement cinq ans après la reddition du Petit Ouvrage d’Eth — Robert Lelong est rapatrié à Jenlain. Cette coïncidence de date, consciente ou non, marque le bouclement d’un cycle de cinq ans commencé sous les obus du 26 mai 1940.
L’aviateur anglais à l’hôpital de Hambourg
Parmi les souvenirs que Robert Lelong rapporte de sa captivité, l’un des plus saisissants concerne un séjour à l’hôpital de Hambourg, où il croise un soldat allié blessé :
« Dans la chambre, il y avait un aviateur anglais en piteux état qui, malgré tout, portait ce qui avait de sourire, visiblement tout content d’avoir abattu 14 avions. »
— Robert Lelong, à propos de l’hôpital de Hambourg
Cette image — un homme défiguré par ses blessures, mais souriant en raison du nombre d’appareils ennemis qu’il a abattus avant d’être lui-même touché — résume la psychologie d’une guerre où l’orgueil professionnel des combattants survit à la défaite physique. Pour Lelong, prisonnier français au cœur de l’Allemagne, cette rencontre fortuite avec un allié inconnu et anonyme constitue l’un des rares moments où la guerre cesse d’être une seule épreuve subie pour redevenir une lutte commune.
Après-guerre
De retour en France, Robert Lelong ne reprend pas son poste de vendeur à Valenciennes. Il choisit la gendarmerie, dans laquelle il fait carrière jusqu’en 1973. Trente ans de service public après cinq ans de captivité : une vie reconstruite sur des fondations militaires, comme pour beaucoup d’anciens prisonniers de guerre qui trouvent dans l’uniforme une continuité avec leur expérience du conflit.
50ᵉ anniversaire (26 mai 1990)
Le 26 mai 1990, Wargnies-le-Grand commémore le cinquantième anniversaire de la reddition du Petit Ouvrage d’Eth. Robert Lelong est présent à la cérémonie, aux côtés d’autres survivants de la 106ᵉ C.E.O.
La cérémonie rassemble des représentants politiques de tous niveaux : MM. Bataille, Lemaître et Raoult (conseillers généraux), M. Duhamel (conseiller régional), ainsi que MM. Laurent et Dupont, maires respectifs de Jenlain et de Wargnies-le-Grand. Une messe est célébrée à la mémoire des défunts de la campagne.
M. Busignies — dont le nom apparaissait déjà dans le journal de bord de la compagnie — témoigne sur la construction des blockhaus en 1934 par les entreprises Sainrapt et Brice, rappelant à la fois l’histoire du fortin et sa propre expérience de combattant. Il rapporte l’expression locale qui résume les années de privation : « On commence à virer ses ostiaux » — c’est-à-dire « on commence à voir ses os ».
Sources : La Voix du Nord (reportage 50ᵉ anniversaire, 26 mai 1990) ; Petite Histoire de Wargnies-le-Grand (Dagostino 2000).