Le Petit Ouvrage d’Eth (1934)

En 1934, dans le cadre de l’extension de la ligne Maginot vers le Nord, les entreprises Sainrapt et Brice construisent le Petit Ouvrage d’Eth, fortin destiné à verrouiller le couloir entre Jenlain et Sebourg, à quelques kilomètres de Wargnies-le-Grand. L’ouvrage comprend quatre blocs distincts, chacun couvrant un secteur géographique précis :

  • Bloc I — chemin d’Eth
  • Bloc II — chemin d’Eth
  • Casemate d’Eth — secteur de Jenlain
  • Casemate du Talandier — secteur de Sebourg

Dès 1939, avant même le déclenchement des hostilités, l’ouvrage est occupé et mis en état de défense par la 106ᵉ Compagnie d’Équipage d’Ouvrage (C.E.O.), unité spécialisée dans la tenue des fortins de la Maginot. Les soldats apprennent à connaître chaque recoin de cet ensemble de béton armé qu’ils devront défendre pendant les mois à venir.

Structure de commandement de la 106ᵉ C.E.O.

La compagnie est organisée selon une hiérarchie stricte, chaque officier étant responsable d’un bloc ou d’une fonction précise :

  • Capitaine P. Dubos — commandant de la 106ᵉ C.E.O., responsable de l’ensemble de l’ouvrage
  • Lieutenant Sorlin — commandant du Bloc I
  • Lieutenant Dupas — commandant du Bloc II
  • Adjudant Codevelle — responsable de la casemate de Jenlain
  • Lieutenant Vautravers — responsable de la casemate du Talandier (Sebourg)
  • Lieutenant Duquesnoy — officier adjoint du commandant

Parmi les soldats de la garnison, une vingtaine d’hommes sont originaires de Wargnies-le-Grand et des communes environnantes, dont le Sergent-Chef Busignies, dont le nom apparaît explicitement dans le journal de bord. Témoin direct de l’engagement, M. Busignies a livré en 1990, lors du 50ᵉ anniversaire de la reddition, un récit qui complète celui des officiers :

« Nous n’avions pas peur, persuadés que les 120 cm de béton nous protégeraient. Nous pensions nous rationner et rester ainsi au poste. Pourtant un de mes camarades me montra les impacts des obus : « On commence à virer ses ostiaux » — on commence à voir ses os. Nous ne nous rendions compte de rien. Le lieutenant Rup montra l’endroit où ils perdirent leur officier : « Nous nous rendîmes faute d’armes utilisables et à moitié asphyxiés par les gaz. Un soldat allemand me tendit la main pour me faire enjamber une frêle planche de bois qui surplombait le fossé nous entourant… ». »

— M. Busignies, survivant wargnisien (1990)

Cette double citation — Busignies rapportant les paroles du lieutenant Rup, lui-même rapportant la reddition d’un autre bloc — donne à la mémoire orale du conflit son épaisseur particulière : un récit en spirale où chaque témoin transmet la voix d’un autre, et où l’expression locale en patois (« virer ses ostiaux ») s’inscrit comme un éclair de lucidité dans la cohésion héroïque du groupe.

Journal de bord (8-26 mai 1940)

Le journal de bord de la 106ᵉ C.E.O. retrace heure par heure la défense héroïque de l’ouvrage pendant dix-huit jours. Les entrées les plus significatives dessinent le tableau d’une résistance acharnée face à la puissance blindée allemande.

8 mai — Le Capitaine P. Dubos prend officiellement le commandement de la 106ᵉ C.E.O. au Petit Ouvrage d’Eth. La garnison est au complet et les positions sont tenues.

10 mai — L’invasion allemande commence à l’aube. Les alertes aériennes se succèdent tout au long de la journée. Les premiers réfugiés belges apparaissent sur les routes, fuyant vers le Sud-Ouest. L’ouvrage est mis en état d’alerte maximale.

17 mai — Les communications avec l’État-major sont coupées. La garnison se retrouve isolée, sans ordres ni informations sur la situation générale du front. Le Capitaine Dubos prend la décision de tenir l’ouvrage coûte que coûte, en l’absence de directives contraires.

19 mai — Des chars allemands sont signalés dans les environs. Un combat éclate à la ferme Cantineau, à proximité immédiate du tombeau du Philanthrope, point de repère connu de tous les habitants du secteur. L’ouvrage fait feu sur les blindés qui tentent de contourner les positions défensives.

22 mai — Une colonne d’environ 120 chars allemands est observée sur la route Jenlain-Wargnies. La bataille de la Flasque atteint son paroxysme. Les canons de l’ouvrage engagent les blindés ennemis dans un affrontement inégal. Les pertes allemandes sont sérieuses, mais la pression est immense.

24 mai — Des observateurs allemands s’installent dans le clocher de l’église de Wargnies pour diriger les tirs d’artillerie contre les positions françaises.

26 mai 1940, 8h00 — Après dix-huit jours de résistance sans ravitaillement et sans renforts, le Petit Ouvrage d’Eth rend les armes. L’ouvrage d’Eth est le dernier fortin du Nord à se rendre. La reddition intervient à 8 heures du matin, dans le respect des conventions militaires.

Lieux de Wargnies dans les combats

La géographie même de Wargnies-le-Grand est inscrite dans le journal de bord de la 106ᵉ C.E.O. Plusieurs lieux du village et de ses environs immédiats jouent un rôle dans le déroulement des combats :

Le clocher de l’église Saint-Amand sert de poste d’observation aux artilleurs allemands le 24 mai. La ferme Cantineau, proche du tombeau du Philanthrope, est le théâtre d’un combat de chars le 19 mai. Le Philanthrope lui-même — le mausolée de Xavier Delvallée à la sortie du village — sert de point de repère géographique dans les rapports militaires. La station de Wargnies (la gare sur la ligne Valenciennes-Le Quesnoy) apparaît également dans les observations de mouvement de troupes. La batterie de la Flasque et les haies de Wargnies constituent des positions défensives ou des obstacles naturels mentionnés dans le journal.

Soldats de Wargnies

Environ vingt soldats originaires de Wargnies-le-Grand font partie de la garnison de la 106ᵉ C.E.O. Parmi eux, le Sergent-Chef Busignies est nommément cité dans le journal de bord pour son comportement lors des combats.

À la reddition du 26 mai 1940, la garnison tout entière est faite prisonnière. Les soldats de Wargnies partagent le sort de leurs camarades : un transfert vers la Poméranie, en Pologne, où ils sont internés à l’Oflag IV D. Pour certains, cette captivité durera cinq ans.

Citation du Capitaine Dubos (Oflag IV D, 20 juin 1940)

Depuis sa captivité en Poméranie, le Capitaine Dubos consigne ses souvenirs des derniers jours de résistance. Il rapporte les paroles de l’officier allemand venu recueillir la reddition :

« L’officier allemand nous fit savoir que notre résistance avait fait leur admiration, qu’ils avaient eu des pertes sérieuses, et que si le combat du matin n’avait pas abouti, ils auraient utilisé les bombardiers avec bombes de 500 kg. »

Cette citation, rédigée le 20 juin 1940 à l’Oflag IV D, constitue un témoignage exceptionnel : l’ennemi lui-même reconnaît que les dix-huit jours de résistance de la 106ᵉ C.E.O. ont infligé des pertes significatives à la Wehrmacht, et que seule l’arme aérienne aurait pu forcer une reddition plus rapide.

Postérité

La mémoire de la résistance de la 106ᵉ C.E.O. au Petit Ouvrage d’Eth reste vivace à Wargnies-le-Grand et dans les communes environnantes. Le cinquantième anniversaire de la reddition, le 26 mai 1990, donne lieu à une cérémonie commémorative en présence des survivants de la compagnie (voir le hub Guerres mondiales pour les détails de cette cérémonie).

Pour le récit de la captivité vécue en première personne, le témoignage de Robert Lelong — soldat de la 106ᵉ C.E.O., originaire de Wargnies — offre un éclairage précieux sur les cinq années passées au Stalag II B en Pologne, de juin 1940 à mai 1945 (voir l’article Robert Lelong — cinq ans de captivité).