Pendant sept siècles, Wargnies-le-Grand vécut sous le régime seigneurial — d’abord simple seigneurie rattachée au comté de Hainaut, puis marquisat à partir du 26 janvier 1651, date à laquelle Philippe IV roi de Castille érigea la terre de Wargny en faveur de Philippe d’Anneux. Cinq grandes maisons nobles se succédèrent à sa tête : Wargny, Nouvelles, Montigny, Anneux, puis de l’Épine. Chacune imposa à ses sujets un ensemble de redevances, banalités et droits de justice codifiés au fil des siècles, que les habitants acquittèrent jusqu’à la loi du 28 septembre 1790 qui abolit les droits féodaux. Les sources principales — la monographie d’O. Dumont (1904) et les documents de Bernard Dupont (1986) — permettent d’en retracer le détail avec précision.
Les droits seigneuriaux
Avant la Révolution, la propriété foncière du village était répartie entre la Noblesse (405 mencaudées), le Clergé (371 mencaudées, dont 261 pour la seule abbaye de Saint-Amand) et le Tiers-État (environ 1 160 mencaudées, dont 54 pour la Grande Aumône et 105 pour la Commune). Sur ces terres s’exerçait un réseau dense de prélèvements.
Droits en nature
Le marquisat percevait plusieurs redevances directement assises sur la production agricole. Le terrage (dit aussi enrage) consistait en un prélèvement en nature sur les récoltes — blé, fruits, légumes. Le feuage fixait une obligation de 101 vasseaux d’avoine par an, payables au siège de rente. Le droit de douzaine imposait quant à lui 3 sols tournois à la Saint-Rémy pour chaque marchandise de terre à taille (Dumont, 1904).
Banalités
Les banalités contraignaient les paysans à utiliser les installations du seigneur, moyennant redevance. Le four à ban obligeait à cuire son pain au four banal du marquisat. Le droit de kambage prélevait une somme sur chaque pot de brassin de bière, pénalisant ainsi les nombreuses brasseries du village — dont trois étaient connues dès 1720. Ces contraintes pesaient particulièrement dans un village où la production brassicole et la fabrication du pain constituaient des activités économiques essentielles.
Justice
Le seigneur disposait de la Haute Justice — droit de vie et de mort sur ses sujets. Cette prérogative était exercée par un appareil administratif structuré : un Bailly, un Procureur-Justicier et un Sergent d’office assistaient les Mayeurs et Échevins pour les affaires de moindre importance. Ce système judiciaire, hérité des usages hainuyers, faisait du seigneur l’arbitre souverain de tous les conflits nés sur son territoire.
Autres droits
Au-delà des redevances agricoles et des banalités, le marquisat détenait des droits d’une nature plus diverse. Les lods et ventes frappaient toute mutation de propriété d’une taxe au profit du seigneur. La voierie lui conférait autorité sur les chemins traversant le fief. La garenne réservait le droit de chasse à son usage exclusif. Enfin, les aubaines lui attribuaient l’héritage des étrangers décédés sur le territoire (Dumont, 1904).
Wargnies-le-Grand vers 1600
Vers 1600, le peintre Adrien de Montigny, originaire de Valenciennes, réalise pour le duc Charles de Croÿ une vue cavalière du village prise du sud-est — gouache sur parchemin conservée dans le tome IX des Albums de Croÿ. Cette image constitue la seule représentation visuelle connue de Wargnies-le-Grand avant le XIXᵉ siècle et offre un témoignage direct sur le village à l’époque du régime seigneurial.

« Gran Wargny » — vue prise du sud-est. Adrien de Montigny (attribué), gouache sur parchemin, vers 1600. Album de Croÿ, t. IX (Comte de Hainaut VI), Crédit Communal de Belgique / Septentrion, 1997.
Au premier plan, un coche traverse l’Aunelle à gué, les roues équipées de gros clous pour gravir la pente, tandis que des cavaliers franchissent la rivière en sens inverse. Dominant le village, le château féodal sur sa motte présente une grosse tour carrée reliée par une courtine à une tour ronde plus petite ; au sommet se devine ce qui ressemble à la loge du guetteur. L’église primitive du XIIIᵉ siècle se dresse en arrière : une tour occidentale carrée coiffée d’une flèche d’ardoise à huit pans, une nef unique et un chœur polygonal — édifice dont le clocher sera démoli en 1862. À l’entrée du cimetière, une chapelle troglodyte d’allure fortifiée est établie sur une butte circulaire. De chaque côté de la porte, les gisants d’un seigneur de Wargnies et de son épouse (XIVᵉ siècle, classés monuments historiques en 1906) gardent l’entrée. Dans le lointain, à gauche, un haut clocher à bulbe se détache sur l’horizon — vraisemblablement le clocher de Sebourg.
Les cinq maisons seigneuriales
Cinq familles nobles se succédèrent à la tête de la seigneurie puis du marquisat de Wargnies, des premiers Sires médiévaux à la famille de l’Épine, dernière à porter le titre avant l’abolition des droits féodaux en 1790.
1. Maison de Wargny (XIᵉ–XIVᵉ siècle)
Armoiries : Argent à trois hures de sangliers de sable brochées ou défendues d’argent.
Les premiers seigneurs connus sont Gautier (1181), Hugues (1263), Mathieu (1302), Robert (1340) et Guillaume (1291–1371). C’est cette maison qui fit édifier le château au XIᵉ siècle — dont les ruines aux murs de plus d’un mètre d’épaisseur étaient encore visibles au début du XXᵉ siècle, dominant la vallée de l’Aunelle. En 1181, Wautier de Wargny part pour la croisade et fait donation à l’abbaye de Saint-Amand. En 1340, Robert de Wargny combat aux côtés de Gérard de Werchin sous le cri de guerre « Hainaut au Séneschal ! », lors de l’incendie qui ravagea le village (Dupont, 1986).
La charte-loi de Wargnies-le-Petit (1245)
Un document juridique remarquable atteste l’autorité administrative exercée par les Wargny sur le voisinage : en 1245, Wattier (Gauthier II) de Wargnies, seigneur des deux Wargnies, édicte une charte-loi pour le village voisin de Wargnies-le-Petit. Le document codifie les rapports entre le seigneur et ses manants, ainsi que les règles de la justice pénale et civile locale. Cette charte témoigne de l’autorité administrative exercée par la maison de Wargny sur les deux villages, et reste l’un des plus anciens documents juridiques connus du Hainaut français. Source : F. Vercauteren, La charte-loi de Wargnies le Petit de 1245.
La transmission de 1371
Le 8 juin 1371, Willaume, sire de Wargny, chevalier, donne à son neveu Willaume de Wargny (fils de Huon) la moitié de la terre, justice, seigneurie, revenus et dépendances du grand Wargny, à charge pour celui-ci de tenir à foi et hommage à la redevance annuelle de 40 sous. Treize ans plus tard, en 1384, un procès opposera ce même Willaume à Jean, seigneur d’Aisne, dont la femme était petite-fille de Béatrix de Wargny — arbitrage soumis au comte de Hainaut. Ces deux actes attestent à la fois de la complexité des transmissions seigneuriales en partage et de la persistance des liens familiaux à plusieurs générations de distance.
2. Maison de Nouvelles (XVᵉ siècle)
Armoiries : Fascé ondées d’argent et d’azur de douze pièces.
La seigneurie passe ensuite aux mains des Nouvelles. Étienne de Nouvelles occupe la charge de grand bailly du Cambrésis en 1456 — signe du prestige attaché au titre. Jean de Nouvelles et Ferry de Nouvelles lui succèdent, sans que les sources disponibles permettent de préciser davantage leur rôle dans la vie locale.
3. Maison de Montigny (XVIᵉ siècle)
Armoiries : Burellé d’argent et d’azur de douze pièces, cimier deux poissons en pal la tête en bas d’argent.
Au XVIᵉ siècle, Georges de Montigny (1560) tient la seigneurie tout en menant une carrière militaire : colonel d’un régiment wallon, il devient gouverneur de Bouchain en 1580. Charlotte de Montigny, dame du Grand Wargny, lui succède, représentant l’une des premières femmes connues à la tête de la seigneurie.
4. Maison d’Anneux (XVIIᵉ–XVIIIᵉ siècle)
Armoiries : Or à trois croissants de gueules, écartelé de Glimes.
Jean d’Anneux, gouverneur d’Avesnes en 1589, ouvre la longue présence de cette maison à Wargnies. C’est son successeur Philippe d’Anneux, vicomte de Cambrai et gouverneur d’Avesnes, qui obtient l’érection de la terre en Marquisat — les lettres patentes données à Madrid par Philippe IV de Castille le 26 janvier 1651 et enregistrées à Bruxelles le 7 décembre de la même année. Léopold Albert d’Anneux, décédé en 1782 sans descendance, clôt cette lignée. Son successeur, Maximilien Joseph comte de Tauffkirch, dernier détenteur du titre de marquis issu de cette branche, cède le fief en 1781 (Dumont, 1904).
5. Famille de l’Épine (fin XVIIIᵉ–XIXᵉ siècle)
Titre : Baron de l’Épine (1825).
Ferdinand Charles de l’Épine rachète le fief en 1781 à Maximilien Joseph de Tauffkirch. Son fils Marie Philippe Ferdinand Joseph est anobli baron en 1825. Famille parmi les plus riches du département, elle finança le bâtiment d’églises et la création d’écoles dans toute la région. Le château de l’Épine sur Wargnies-le-Petit et la demeure familiale de Gommegnies témoignent encore de cette dernière lignée (Dupont, 1986).
L’abolition des droits féodaux (1790)
La loi du 28 septembre 1790 abolit les droits féodaux et mit fin, en droit, au régime seigneurial. Pour les habitants de Wargnies-le-Grand, l’abolition signifiait la disparition du terrage, des banalités et de la Haute Justice — autant de contraintes qui avaient structuré la vie rurale depuis l’époque des premiers Sires de Wargny. Sept siècles de domination nobiliaire se refermaient, laissant place à un régime de propriété et de droit commun dans lequel la Commune devenait l’acteur central de la vie locale.
Sources : O. Dumont, Monographie de la commune de Wargnies-le-Grand (1904) ; Bernard Dupont (1986) ; villesetvillagesdelavesnois.org ; Base Mérimée.