La seule image connue avant le XIXᵉ siècle
À la charnière des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, le peintre Adrien de Montigny, originaire de Valenciennes, parcourt les domaines de Charles de Croÿ, duc d’Aerschot et marquis de Havré, pour en réaliser une série de vues cavalières destinées aux Albums de Croÿ. Vers 1600, il peint une gouache du village qu’il intitule sobrement « Gran Wargny » — la seule représentation visuelle connue de Wargnies-le-Grand avant le XIXᵉ siècle.
Cette gouache, conservée dans le tome IX du Comté de Hainaut des Albums (édition Crédit Communal de Belgique / Presses Universitaires du Septentrion, 1997), constitue à la fois un document iconographique et une source historique de premier ordre : elle nous donne à voir, dans un seul cadrage, le village avec son château seigneurial encore debout (avant les transformations du XVIIᵉ siècle), son église médiévale du XIIIᵉ siècle (qui sera démolie en 1862-1898), et tout son réseau de chemins, de haies, de cultures et de cours d’eau.

Lecture de l’image — six éléments à décrypter
Au premier plan : le gué de l’Aunelle
Un coche traverse l’Aunelle à gué, le cocher fouettant ses bêtes pour gravir la pente opposée. Les roues sont équipées de gros clous qui facilitent la montée sur la berge boueuse. De nombreux cavaliers franchissent la rivière en sens inverse pour gagner le village. Cette scène nous rappelle que vers 1600, Wargnies n’a pas encore de pont sur l’Aunelle — la traversée se fait toujours à gué, comme depuis le Moyen Âge.
Le château sur sa motte
Le centre de la composition est dominé par le château seigneurial, dont la silhouette se détache sur la verdure : une grosse tour carrée est reliée par une courtine à une tour ronde plus petite. Au sommet de la tour carrée, on distingue une petite construction rectangulaire à deux versants — vraisemblablement la loge du guetteur ou la réserve de matières de jet (pierres, projectiles, brais bouillants destinés à la défense).
C’est le château des Sires de Wargny, édifié au XIᵉ siècle, dont les vestiges (murailles en grès d’épaisseur supérieure à un mètre) sont encore visibles aujourd’hui à l’angle de la rue de l’Église et de la rue du Masil.
La chapelle troglodyte
À l’entrée du cimetière, une chapelle troglodyte d’allure fortifiée est établie sur une butte circulaire. Selon le commentaire critique du tome IX, on peut sans doute identifier cette butte avec la motte que représente la gouache — un témoignage rare d’un type d’édifice religieux semi-enterré, désormais disparu.
L’église primitive
À l’arrière du château se dresse l’église : une tour occidentale carrée coiffée d’une flèche d’ardoise à huit pans (avec égout retroussé) précède une nef unique et un chœur polygonal. C’est l’ancienne église du XIIIᵉ siècle, dédiée à saint Amand, dont le clocher sera démoli en 1862 puis le reste de l’édifice rasé en mars 1893 pour faire place à l’église néo-gothique actuelle (Saint-Amand, 1892-1900).
Quatre colonnes gothiques de cet édifice ont été préservées et sont aujourd’hui placées sur la terrasse de l’église actuelle — vestiges lapidaires d’un sanctuaire dont la gouache de Croÿ est désormais l’unique image connue.
Les gisants seigneuriaux du XIVᵉ siècle
De chaque côté de la porte de la façade de l’église, le peintre a représenté les gisants d’un seigneur de Wargnies et de son épouse, monuments funéraires datant du XIVᵉ siècle. Ces deux dalles, classées Monument Historique le 29 décembre 1906, sont aujourd’hui conservées à l’intérieur de l’église Saint-Amand et ont été restaurées en 2017 par Christine Bazireau (Saint-Vast-en-Chaussée).
L’inscription d’une des dalles porte la date précise du « 28 mars, vendredi d’avant Pâques flories 1354 » — elle est donc déjà visible in situ depuis plus de deux siècles au moment où Adrien de Montigny peint la gouache.
À l’horizon : le clocher de Sebourg
Dans le lointain, à gauche de l’image, un haut clocher à bulbe se détache sur l’horizon : il s’agit selon toute vraisemblance de celui de Sebourg, à quelques kilomètres au nord-ouest de Wargnies. La ligne d’horizon témoigne de l’ancienneté de la silhouette religieuse de Sebourg, qui dominait déjà le paysage hainuyer en 1600.
Extrait du commentaire critique de 1997
« Celui-ci est dominé par la masse de son château établi sur une motte dont le dessin circulaire est repris par la végétation et toute une série de maisons. De cette résidence nobiliaire, l’on ne voit guère qu’une grosse tour carrée reliée par une courtine maladroitement représentée à une tour circulaire moins importante. […] En arrière se dresse l’église précédée par une tour occidentale carrée coiffée d’une flèche d’ardoise à huit pans avec égout retroussé. La nef paraît unique et le chœur est polygonal. »
— J.T., notice de la gouache (1997)
Wargnies dans les Pays-Bas espagnols
À l’époque où Adrien de Montigny peint Wargnies, le Hainaut relève des archiducs Albert et Isabelle (1598-1621), souverains des Pays-Bas espagnols installés à Bruxelles. La paix de Vervins (1598) a mis fin aux guerres avec la France, et la région connaît une rare période de prospérité. Charles de Croÿ, lui-même proche de la cour archiducale, commande ses albums dans ce contexte favorable. Les souverains anoblissent à la même époque les seigneurs voisins de Gommegnies, faits comtes au début du XVIIᵉ siècle.
L’attention du duc de Croÿ pour Wargnies n’a rien de fortuit : tout au long du XVIᵉ siècle, la prévôté du Quesnoy dont relevait administrativement le village fut tenue presque sans interruption par des membres de la maison de Croÿ — Antoine, Jacques et leurs descendants s’y succédèrent comme prévôts et gouverneurs. Le pays de Wargnies appartenait ainsi à la sphère d’influence directe de cette grande lignée des Pays-Bas méridionaux. La gouache n’est donc pas un simple inventaire administratif : c’est aussi le portrait par un grand seigneur d’un village dont sa famille avait, depuis plusieurs générations, la responsabilité juridictionnelle.
Wargnies, carrefour du pays
La gouache de Wargnies n’est pas isolée : le village est aussi un point cardinal repris dans les commentaires des gouaches voisines (Bry, Eth, Jenlain, Gommegnies), signe de son importance dans la géographie du pays vers 1600. Sur la gouache de Bry, par exemple, les commentateurs identifient « le chemin sinueux qui doit correspondre à l’actuelle D 129 reliant Wargnies-le-Grand à Bry ».
Cette centralité géographique est cohérente avec le rôle administratif et seigneurial qui sera officialisé en 1651 par l’érection en marquisat (lettres patentes de Madrid à Philippe d’Anneux). Vers 1600, Wargnies n’est pas encore marquisat — la commune est alors une seigneurie ordinaire de la Maison d’Anneux. Mais la gouache d’Adrien de Montigny capture déjà la silhouette d’un village dont l’importance régionale est en train de se cristalliser.
Source : Albums de Croÿ, tome IX (Comté de Hainaut VI), dirigé par Jean-Marie Duvosquel, Crédit Communal de Belgique / Presses Universitaires du Septentrion, 1997. La notice critique de la gouache de Wargnies est signée J.T.